Célestine Ketcha Courtès «L’Etat doit se montrer plus ambitieux et cohérent en respectant l’échéance 2015»

La maire de la commune de Bangangté dit son expérience et donne les attentes des collectivités territoriales décentralisées vis-à-vis du transfert des compétences et des ressources.

Quel est l’Etat des lieux de la décentralisation dans votre commune dans les domaines social, sanitaire, éducatif et culturel ?
Je tiens d’entrée de jeu à vous remercier pour l’insigne honneur que vous me faites d’intervenir une nouvelle fois sur ce sujet d’actualité qui tient à cœur nos concitoyens, pour la satisfaction du bien-être desquels, notre chef de l’Etat, S.E.M. Paul BIYA, s’est toujours montré préoccupé. Cette décentralisation qui est la réponse concrète du président aux besoins de ces populations. Vous savez, on oublie souvent que la décentralisation au Cameroun est une expérience qui remonte avant l’accession de notre pays à la souveraineté internationale ; bien qu’à cette époque, le paysage municipal était une émanation coloniale qui ne reflétait pas la vigueur de nos institutions politiques traditionnelles (chefferies, royaumes, lamidats, etc.). Mais on oublie surtout que c’est le chef de l’Etat, le président Paul Biya qui, en 1996 à travers une réforme constitutionnelle fondatrice, a véritablement inscrit ce processus dans une dynamique d’approfondissement à l’échelle nationale, élevant nos collectivités territoriales décentralisées en organes constitutionnels. Et à la faveur des lois et textes réglementaires qui ont suivi depuis lors, ces dernières en plus de la protection constitutionnelle dont elles jouissent désormais, se sont vues confiées la mission de promouvoir la démocratie, la bonne gouvernance et le développement durable au niveau local, pour répondre avec efficacité et efficience aux besoins des populations à la base.

Est-ce que le tissu social ressent les effets du transfert de certaines compétences aux mairies ?

C’est sur la base de cette volonté du chef de l’Etat que nous travaillons au quotidien, en exerçant les compétences à nous transférées par l’Etat depuis 2010 et ce de manière participative. S’agissant des domaines : social, sanitaire, éducation et culture, nos populations commencent à ressentir les bienfaits de l’action publique que nous déployons sur le terrain depuis 2007, de concert avec les services déconcentrés de l’Etat. Sur le volet éducation de base par exemple, le décret N° 2010/0247/PM du 26 février 2010 nous donne la possibilité d’améliorer le cadre d’étude de nos élèves et les conditions de travail de nos maîtresses et maîtres d’école. Nous avons ainsi construit, équipé, entretenu et maintenu une trentaine d’écoles maternelles et primaires dans la commune ; le paquet minimum leur est distribué avec l’assistance de l’inspection d’arrondissement de l’Education de Base ; etc. Et en tant que maire, je puis vous dire mon bonheur de voir ces enfants et ces formateurs très enthousiasmés chaque fois que j’effectue des visites dans ces écoles. Cependant beaucoup reste à faire sur ce chapitre car les besoins restent immenses. Aussi avons-nous envisagé tout récemment des actions conjointes commune-Etat-partenaires au développement (coopération allemande) pour assurer à nos enfants une éducation primaire de qualité. Le projet que nous venons de lancer avec le Paddl-Giz et l’Etat va également impliquer les autres parties prenantes de la communauté éducative que sont les maîtres, les conseils d’école et les parents d’élèves. Des actions ciblées de même nature sont aussi menées dans le domaine de la santé, de l’action sociale et culturelle en construisant des centres de santé intégrés et des laboratoires, en les équipant en matériel médical, en aide et secourant les personnes vulnérables, en construisant des cases communautaires…pour ne citer que ces actions. Je pense que sur ces domaines, la décentralisation est une réalité que nos administrés palpent au quotidien; bien qu’elle se heurte encore à quelques difficultés qui freinent son efficience.

Quels types de difficultés rencontrez-vous pour faire de la décentralisation une réalité ?

J’ai indiqué que la décentralisation est déjà une réalité palpable au sein de ma commune, au vu des réalisations concrètes que mon équipe municipale et moi faisons pour améliorer le bien-être de nos populations et avec elles. Mais les difficultés aussi sont réelles ; il s’agit de les identifier, de trouver les moyens de les enjamber pour que la décentralisation soit rendue optimale. La réalité est que le transfert des compétences en direction des collectivités territoriales dont celle de Bangangté est encore progressive et ne concerne pas tous les ministères. Ce transfert des compétences ne s’est pas toujours accompagné d’un transfert de ressources (humaines et financières) appropriées. Mais cela peut s’expliquer par le principe de progressivité qui guide la mise en œuvre de la décentralisation dans notre pays, en attendant justement la fin 2015 pour les transferts de 3e génération prévus par le gouvernement. Quant-à-nous, nous ne croisons pas les bras. Nous travaillons sans relâche dans le respect de la bonne gouvernance. Ce qui nous a valu d’être qualifiée en 2014 de « Capitale de la Bonne gouvernance au Cameroun, illustration d’une décentralisation bien acheminée », par un administrateur civil de haut vol en la personne de S.E.M. AWA Fonka Augustine, gouverneur de l’Ouest. Nous bénéficions aussi de l’accompagnement multidimensionnel de l’Etat, du Premier ministre, Philémon Yang qui a engagé le gouvernement, accompagné fiscalement notre projet de coopération Modeab prix national Feicom et Prix des Nations-Unies d’excellence du service public ; l’appui et l’accompagnement de notre ministre de tutelle S.E Réné Emmanuel Sadi.

Les ressources matérielles et humaines de votre collectivité sont-elles adaptées à l’implémentation de la décentralisation ?

Pour le moment, je dirai qu’elles sont insuffisantes, eu égard à la demande sociale chaque jour croissante et toujours contraignante. La Commune de Bangangté compte plus de 200 000 habitants qu’il faut soigner, nourrir, loger, instruire, divertir…et dont il faut assurer la mobilité durable ainsi qu’une vie digne et saine. Vous comprenez que si la tâche est exaltante, elle s’avère aussi ardue puisqu’elle nécessite des moyens adéquats en personnel motivé et qualifié et en ressources financières appropriées. C’est pourquoi nous avons créé un service technique avec des responsables par corps de métier avec minimum Bacc plus 2 et manageons nos ressources avec créativité. Ce management nous permet de réaliser nos objectifs à moindre coût de manière efficace et satisfaisante pour nos populations. Mais nous pensons que l’Etat, qui a déjà manifesté une volonté réelle de faire de la décentralisation un levier de l’émergence du Cameroun horizon 2035, doit se montrer plus ambitieux et cohérent en respectant l’échéance de 2015 prévu pour le transfert définitif des compétences et ressources aux collectivités territoriales décentralisées, suivant les orientations stratégiques du chef de l’Etat. Aussi, il serait judicieux d’affecter les nombreux techniciens que l’on rencontre dans nos ministères dans les communes.

Quelles sont les attentes de votre commune vis-à-vis de la décentralisation ?

Nous attendons que le gouvernement par le biais de notre Ministre S.e m. René Emmanuel Sadi, qui est au cœur de la mise en œuvre de la Décentralisation au Cameroun, poursuive la belle dynamique impulsée au plus haut niveau par S.e.m. le chef de l’Etat pour rendre la décentralisation à la fois effective et optimale au profit des populations ; et capitalise les propositions faites par les maires dans le cadre des Cvuc et d’autres plateformes telles que le Refela-Cam, ou à d’autres occasions où les maires se sont rencontrés comme ce fut le cas à Bangangté, à l’occasion du séminaire national de restitution et d’échanges du projet Modeab, que ma commune a organisé les 17 et 18 juillet 2014. A l’issue de ce séminaire inédit dont l’objectif était de présenter l’expérience Modeab qui nous a valu le 2e Prix d’Excellence Onu pour le Service Public en 2014, et de la mettre en perspective avec d’autres projets de coopération axés sur l’amélioration de l’accès à l’eau potable et à l’assainissement, et enfin de partager les bonnes pratiques en la matière développées dans d’autres communes du pays, nous fîmes des propositions. Aux pouvoirs publics, recommandations leur avaient été faites de : créer une commission mixte Etat/Cvuc/Refela-Cam/Partenaire pour étudier les différents systèmes de maîtrise d’ouvrage, les capitaliser et les réglementer, car il ne saurait y avoir de décentralisation sans autonomie locale et donc sans maîtrise d’ouvrage ; S’assurer que les projets financés par l’Etat répondent aux besoins réels des populations en associant les maires à la validation desdits projets à leur mise en œuvre ; veiller à ce que les salaires des maires, véritables acteurs du développement local et gestionnaires des fonds publics soient effectifs…et j’en passe. Tout cela fait partie d’une palette de recommandations et d’attentes pertinentes adressées à chacune des parties prenantes de la décentralisation y compris nous. Les populations aussi doivent s’approprier la Décentralisation en s’impliquant dans les initiatives communales, car la décentralisation a été pensée et décidée pour elles, pour qu’elles soient aussi maitresses de l’opportunité de leurs décisions. Elles ne doivent jamais perdre de vue qu’on ne développe pas, on se développe à travers l’implication effective de tous. Elles doivent se constituer de manière naturelle en observatoire de la gouvernance au niveau local.

A votre avis, qu’est-ce qui bloque le transfert des compétences prévues dans le cadre de la décentralisation territoriale ?

Je ne parlerai pas de blocage, puisque les compétences ont effectivement été transférées depuis 2010 et que de toute façon le mouvement est irréversible. A ce jour, plus de 21 ministères centraux l’ont déjà fait, si bien que sur le terrain, la décentralisation s’accommode tant bien que mal d’une déconcentration accompagnatrice suivant l’article 15 alinéa 2 de la loi du 22 juillet 2004 fixant les règles applicables aux communes. Mais c’est vrai qu’on observe une lenteur de la part de certains ministères qui rechignent encore à transférer les compétences aux communes, prétextant à tort ou à raison de l’incapacité de ces dernières à pouvoir les exercer pleinement. Ils auraient raison en partie si l’on considère le fait que nous nous sollicitons habituellement du personnel qualifié pour réussir nos missions de proximité. C’est donc surtout à ces ministères qu’il faut poser cette question pertinente.

Quelles solutions pour que la décentralisation soit effective ?

Une stratégie nationale de la décentralisation est en cours d’élaboration au niveau de la tutelle et j’espère qu’elle sera mise en œuvre et intégrera les propositions faites par les élus locaux et autres acteurs du processus avant d’être soumise à l’appréciation du chef de l’Etat. Au niveau communal, il faut plus d’élus locaux stratèges et entrepreneurs de développement. Cela nécessite un renforcement des capacités voire un recyclage des exécutifs et de nos techniciens pour mieux affronter les enjeux à la fois nationaux et internationaux que cette réforme charrie inéluctablement : environnementaux et climatiques comme le développement durable, mais également en termes d’équité et de répartition des richesses créées sur le territoire, l’enjeu de la bonne gouvernance locale et ses exigences de responsabilité, de liberté, de proximité, de consensus. C’est à partir des communes que doivent émerger les solutions aux problèmes de nos populations que nous maîtrisons, car plus proches d’elles. Nous devons faire de nos communes des instituions performantes, nous montrer visionnaires et capables d’accompagner le chef de l’Etat dans le développement durable de notre pays. Ensuite, l’Etat doit renforcer son rôle d’accompagnateur en se montrant plus ambitieux quant aux ressources dont les communes et bientôt les régions ont besoin ; en rendant les secrétaires généraux et receveurs municipaux comptables auprès du maire. Enfin l’Etat doit procéder de manière urgente au recyclage de la tutelle locale : préfets et sous-préfets sur leur nouveau rôle d’appui technique réel des mairies conformément à la nouvelle loi sur la décentralisation qui est aux antipodes de la Loi de 1977. A noter également qu’il faut s’ouvrir et stimuler le partenariat au développement, en se disant que nos communes ne sont le bout du monde mais que l’autre peut nous aider à nous améliorer. C’est le défi de la coopération internationale et décentralisée qui doit servir de levier pour renforcer l’autonomie locale ! Enfin les populations et nos fils de la diaspora sont véritablement dans leurs initiatives de quête du co-développement au niveau local, leur appropriation des projets sociaux, les facteurs clés de succès de la décentralisation dans notre pays. Et c’est à ce niveau que la citoyenneté locale trouverait toute sa place. Le citoyen qui réside dans un territoire ou qui est simplement de passage, ne doit plus seulement se comporter en spectateur de la décentralisation, mais plutôt en acteur « émergent » de l’amélioration de son cadre de vie immédiat. Si vous faites un tour à Bangangté, dans « ville des Nations Unies d’Excellence du service Public », vous comprendrez que la propreté de notre cité est le fait de la participation active de ses habitants. C’est pour moi l’occasion de remercier du fond du cœur le ministre René Emmanuel Sadi du Minatd et d’autres institutions comme le Feicom et le Pndp, le Paddl Giz, l’Aimf, la Fondation Veolia, Le Siaap et l’Aesn pour leurs soutiens constants. Un merci infini à S.E le président Paul Biya pour avoir promis et rendu effective la décentralisation.

@ Le Messager Entretien avec Joseph OLINGA N.

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Commune de Bangangté située dans la Région de l'Ouest, Département du Ndé, Arrondissement de Bangangté. La commune compte plus de 200000 âmes installées et 07 Chefferies Supérieures.

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